Parc culturel de Rentilly

Réflexions autour de Gaston Bachelard

Pendant sa résidence, Françoise Ascal  a ouvert un chantier de réflexions  sur le thème de notre relation à la nature et  aux éléments. C'est l'occasion pour elle de relire l'œuvre d'un philosophe quelque peu oublié aujourd'hui, Gaston Bachelard (1884-1962), dont le magnifique travail sur l'imaginaire, sur l'eau, la terre, l'air et le feu, croise celui des poètes. Afin d'ouvrir un dialogue, Françoise Ascal a proposé ce questionnaire à d'autres poètes et plasticiens.

- Êtes-vous ou avez-vous été lecteur/lectrice de Gaston Bachelard ?

- Si oui, à quel moment de votre parcours avez-vous rencontré son œuvre ?

- Vous a-t-elle nourri, stimulé… ?

- Quel aspect de l’œuvre a retenu votre attention, quel(s)  livre(s) plus particulièrement ?

- Pensez-vous que cette œuvre (notamment dans son rapport aux éléments, à la nature, à l’imaginaire…) appartient désormais à un passé révolu ou qu’elle a encore quelque chose à nous dire, ici, aujourd’hui ?

La première contribution reçue est celle d'Antoine Emaz

Antoine Emaz est l'auteur d'une œuvre poétique et critique importante.
Derniers livres publiés:  Plaie, aux éditions Tarabuste ainsi que Jours/Tage (édition bilingue) aux éditions En Forêt.

J’ai aimé lire Bachelard, du moins son versant rêveur ; pour le versant philosophique, je n’étais et ne suis pas de taille. Mais les quatre livres sur les éléments m’ont accompagné durant toutes mes études universitaires de lettres, donc quand j’avais 20-25 ans. Cette œuvre était un exemple pour moi d’une lecture aimante, libre, active, de la littérature et particulièrement de la poésie. Très loin du structuralisme froid et desséchant qui régnait alors, avec sa linguistique chirurgicale. Bachelard structure, organise aussi sa lecture à partir des catégories d’un imaginaire de la matière. Mais son œuvre a la légèreté de la rêverie. C’est très loin de la fréquente pesanteur universitaire. J’aimais aussi qu’il développe un trajet de lecture tout à fait personnel et original, sans se soucier d’école, de groupe ou de chapelle. Enfin, il  a une écriture que l’on pourrait qualifier de poétique ; c’est non seulement une très belle prose, mais elle est signée, on reconnaît tout de suite une page de Bachelard. Je n’ai eu cette forte impression d’une création dans l’écriture « critique » qu’à de rares occasions par la suite : Jean-Pierre Richard, Barthes, Starobinski… et bien sûr les proses critiques de certains poètes, à commencer par Bonnefoy dans Le nuage rouge, par exemple.

L’aspect de l’œuvre qui a le plus retenu mon attention est certainement celui de la rêverie et la mise en mots du trajet imaginaire que la lecture permet. Parmi ses quatre livres « élémentaires », celui qui m’a le plus frappé, et que j’ai relu depuis, c’était L’eau et les rêves. Je me suis toujours souvenu de cette formule : « l’eau, c’est de la femme dissoute ». Magnifique. Mais je crois que ces livres sont d’égale valeur ; chacun va simplement vers l’élément qui lui correspond le mieux : pour moi, c’est l’eau, et dans une mesure à peu près égale, l’air. Mais la terre et le feu ne m’attirent pas vraiment.

Sur la portée présente de cette œuvre, je ne sais pas si la structuration de l’imaginaire à partir des quatre éléments tient encore vraiment la route, sinon en imagination, justement. Mais me semble rester vrai l’attrait particulier pour telle ou telle matière ; cela doit tenir à des expériences profondes de l’enfance qui ont fixé individuellement en mémoire des attractions/répulsions particulières. Je crois aussi que reste actuelle sa défense de la rêverie, à partir de sensations ou de lectures, surtout dans notre environnement saturé de technologie.  Dans mes poèmes, je rêve peu, mais il y a bien un lien très profond avec la nature, le jardin. Je peux rester longtemps à regarder la glycine ou le lilas. Et ce n’est pas une contemplation esthétique comme celle que je pourrais avoir devant un tableau. Il s’agit plutôt d’une profonde communion avec la vie végétale. En ce moment par exemple, c’est l’hiver, mais il y a le camélia blanc dehors, et dans cette pièce où je travaille, le laurier-rose rentré jusqu’au printemps, et quatre jacinthes bleues données par un amie. Il me suffit de regarder un peu durablement ce bleu pour que se produise comme un apaisement intérieur. Cette expérience minime est-elle d’ordre bachelardien ? Je ne sais pas. Mais ce calme me paraît assez proche de celui que l'on ressent en lisant La flamme d'une chandelle.

Antoine Emaz

Nouvelle contribution : Jean-Luc Pouliquen


Jean-Luc Pouliquen partage son écriture entre la poésie et la critique littéraire.
Parmi ses dernières publications : Mémoire sans tain (poésies 1982-2002), collection "Poètes des cinq continents", L'Harmattan (2009) et Gaston Bachelard ou le rêve des origines, collection "ouverture philosophique", L'Harmattan (2007).

Lire Bachelard aujourd’hui

C’est dans les années soixante-dix que j’ai fait la « rencontre » de Gaston Bachelard, de l’homme qui m’a autant intéressé que l’œuvre. Son itinéraire depuis son village natal de Bar-sur-Aube en Champagne jusqu’à Paris où il fut un des phares intellectuels de la Sorbonne est fascinant. Il est jalonné par ses livres qui sont autant de réponses aux questionnements que l’on peut avoir tout au long d’une existence.

C’est en ce sens que je ne cesserai jamais de le lire, même si cette lecture n’est pas régulière. Bien sûr, pour un poète, ce sont ses ouvrages consacrés à l’imagination de la matière, à l’espace, à la rêverie, qui viennent en premier stimuler notre curiosité. Mais l’on aurait tort de mettre une cloison étanche entre le versant épistémologique de son œuvre et le versant poétique. Il arrive aussi que l’on trouve dans ses travaux sur la science des traces de sa passion pour la poésie et la littérature et celles-ci ont tout autant à nous apprendre.

La profondeur de réflexion d’un grand philosophe, d’un esprit universel est telle que ses textes ont toujours quelque chose de nouveau à nous révéler. Et c’est pour cela qu’il faut y revenir. Le temps qui agit sur nos vies change notre perception, parfois la rend plus aigüe, nous aidant ainsi à mieux comprendre ce qui est dissimulé dans les mots de Bachelard.

Ce qui pour moi apparaît au fil des années dans l’intérêt de Gaston Bachelard pour le feu, l’eau, l’air et la terre, ce sont ces liens inaltérables qui nous rattachent au cosmos. Déjà les philosophes présocratiques, Empédocle en particulier, avaient mis en évidence nos racines cosmiques. Bachelard nous le redit dans le langage de l’homme contemporain qui a intégré la psychanalyse et la vie de l’inconscient dans ses modes de pensée. 

Sa philosophie du temps discontinu, de la verticalité de l’instant poétique, est une invitation constante à revitaliser ce lien avec l’origine. Sans lui nous restons à la dérive, ayant coupé les amarres avec le monde premier. Pourtant c’est là qu’y coule la source de l’émerveillement et de la  rêverie sans lesquels aucune poésie ne serait possible.

Jean-Luc Pouliquen

Nouvelle contribution : Alain Freixe

Alain Freixe né le 3 décembre 1946, en terres catalanes. Aime à musarder entre philosophie et poésie. Président de l'Association des Amis de l'Amourier et directeur de publication de la gazette Basilic. Vice-président du Centre Joë Bousquet et son temps, Maison des mémoires, Carcassonne. Chronique la poésie au journal L’Humanité et dans le Patriote Côte d’Azur ainsi que dans de nombreuses revues de poésie.
Parmi ses derniers livres :
Dans les ramas, collection Grammages, éditions de l’Amourier, Frontispice d’Anne Slacik, 2007
Voix du Basilic, entretiens conduits par Alain Freixe, éditions de l’Amourier, collection Voix d’écrit, Juin 2008
Dans l’effilé de la lumière, peintures d’Anne Slacik, éditions Rivières, Trente exemplaires,  mars 2008
Douze pétales pour Sehsat, gravures de Fernanda Fedi, cent exemplaires, Quadrige, La Diane française, 2009
Dans les couleurs du froid, éditions de la Margeride, deux aquarelles originales de Robert Lobet, 2010
Son blog : http://lapoesieetsesentours.blogspirit.fr

- Êtes-vous ou avez-vous été lecteur/lectrice de Gaston Bachelard ?

Oui ! Mais sur le versant épistémologique ! C'était durant ma licence de philo. J'ai travaillé « Le nouvel esprit scientifique », « La philosophie du Non ». La notion d'obstacle épistémologique m'est restée. Quelques belles pages de ci, de là : la psychanalyse du feu, son Lautréamont…

- Si oui, à quel moment de votre parcours avez-vous rencontré son œuvre ?

Jeune homme donc ! Plutôt versé à l'époque - 1965-1970 - dans les sciences humaines, le structuralisme : Lacan, Derrida, Deleuze... Tel Quel...
Je le sentais trop Jungien, du moins le croyais-je. Moi, freudien !

- Vous a-t-elle nourri, stimulé... ?

En un certain sens, oui. Pas laissé indifférent pour sûr !

- Quel aspect de l'œuvre a retenu votre attention, quel(s) livre(s) plus particulièrement ?

Déjà répondu plus haut !

- Pensez-vous que cette œuvre (notamment dans son rapport aux éléments , à la nature, à l'imaginaire...) appartient désormais à un passé révolu ou qu'elle a encore quelque chose à nous dire, ici, aujourd'hui ?

Il m'arrive d'aller y voir. Notamment au sujet de la question de la rêverie. Mais mon « Musement » - Muser (Chrétien de Troyes) est souvent traduit pauvrement par « rêver » ! -  est d'ordre quelque peu différent. Voir mon texte sur le site amourier.com ou dans les archives de mon blog. Je pense que les deux versants de son travail, le chiasme raison/imagination, a encore quelque chose à nous dire, oui. Y trouver matière à réflexion, certes. Celle qu'avec Raphaël Monticelli nous appelons « Madame » - après Rimbaud - a aussi à voir avec tout ce qui est susceptible de nous surprendre. Elle est liée aux coups du dehors. La nature y a toute sa part. Même celle que l'histoire a modelé. Encore que je préfère me retrouver entre 2000 et 3000, là où les chemins se perdent sous les pierres passés les derniers cairns !

Alain Freixe

Nouvelle contribution : Marie Alloy

Marie Alloy, peintre, graveur, éditeur de livres d'artiste depuis 1992 sous le nom Le silence qui roule. Vit et travaille dans le Loiret. A publié quelques textes liés à la création artistique, et accompagné de ses estampes des poètes contemporains pour de nombreuses revues et maisons d'édition.

Terre, eau, métal

Oui, j’ai lu Bachelard dès les premières années de mes études aux Beaux Arts de Lille, à partir de 1970. J’ai d’abord découvert avec passion La psychanalyse du feu, puis les ouvrages consacrés aux éléments, en particulier La terre et L’eau. Ces lectures me permettaient de relier mes débuts en peinture avec des composantes profondes de la création, surtout symboliques et poétiques. Bachelard ayant un don particulier pour révéler les liens entre la poésie, la littérature, l’inconscient, les forces cosmiques et l’imagination même de la matière, ses livres m’ouvraient des perspectives en brassant des connaissances d’une grande diversité. Les lire était donc une manière de m’éveiller à de nombreuses dimensions du processus créateur, même si je ne comprenais pas tous les enjeux philosophiques, encore moins alchimiques. Dans cette interprétation toute personnelle, il me semblait retrouver les racines de notre humanité par le rêve et les associations libres, cela à différentes profondeurs.

J’ai ensuite lu La poétique de l’espace et surtout L’intuition de l’instant, livre sur lequel je suis souvent revenue, me permettant de repenser mon rapport à la durée et à l’espace, toujours en lien avec la pratique de la peinture. Je découvrais à la même époque Bergson et je cherchais à traduire en peinture une sorte d’équivalent imaginaire de mon rapport au temps en inversant mentalement (et assez naïvement), l’ordre des présent, passé et avenir. C’était un désir de durée dans le présent de l’expérience sensible et subjective de la peinture.

En quittant le nord de la France pour m’installer en Sologne, j’ai retrouvé le besoin de relire La terre et les rêveries de la volonté ainsi que L’eau et les rêves, puisque ma maison-atelier se trouvait en lisière d’étang. Bachelard me permit alors d’analyser plus profondément ce qui me fascinait dans ce lieu mélangé de terres et d’eaux stagnantes. C’est ce lieu pesant, maternel, sommeillant, mêlant amour et culpabilité, fécond et mortifère, que Guillevic a souvent décrit à travers ses poèmes. Je réalisais alors un ensemble de gravures puis d’aquarelles pour son poème « Devant l’étang ». Ce fut une étape importante de mon travail artistique où les analyses de Bachelard, à la fois poétiques et psychanalytiques au sens de Jung, m’accompagnaient, non en m’apportant une connaissance rationnelle mais plutôt en contribuant à renforcer l’humus des sensations que j’éprouvais dans ce lieu obsédant, cerné d’eaux et d’arbres.

Mon compagnon d’alors, par la pratique du planeur, était lié à l’air, la légèreté. Il ne semblait voir le monde que d’en-haut, par l’azur, les mouvements ascensionnels, les fluides aériens. Je relisais alors Bachelard pour mieux comprendre de l’intérieur les mythes qui reliaient nos différences essentielles. L’attrait du ciel et la hantise de la chute d’Icare m’étaient totalement étrangers, puisque je regardais, de la même admiration infinie, les brindilles et menus végétaux qui nourrissaient la terre. Bachelard m’aida à accepter ce qui constitue l’autre, de la pureté aux pièges de l’élément qui le symbolise.

Puis en me mettant à la gravure de manière soutenue à partir de 1990, j’ai repris avec beaucoup d’intérêt la lecture de La terre et les rêveries de la volonté, où, dans le chapitre II, il est question des matières dures et de la volonté incisive. J’y trouvais là de nombreux axes de réflexion pour mon propre travail, et c’est là je crois une particularité de l’œuvre de Bachelard, sa plasticité, sa lecture se prêtant volontiers aux attentes de ses lecteurs en les enrichissant. J’écrivais d’ailleurs à cette époque « Taille douce incisive » (Editions Wigvam) où j’expliquais le sens de cette lutte de l’outil avec la matière dure. Le métal comme le bois jouent un rôle important dans mon travail de graveur, avec la corrosion, la griffe et la pointe du burin. La pate à papier, matière malléable,  apporte l’empreinte de cette entaille, par l’action de l’écrasement du support sous la presse taille douce. Toute cette alchimie du métier détient un fort pouvoir suggestif et poétique.

Peindre ou graver ne sont pas des actions principalement liées à la vue mais d’abord liées au travail qui s’élabore au contact des matières primitives. Ainsi ce n’est pas la perception qui conduit le geste du peintre mais son désir profond, impensable, hors volonté. Je me souviens d’une phrase de Bachelard qui m’agaçait: « On veut que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception. » Cette idée de « déformation » ne me semble toujours pas juste, elle renvoie ici au contexte de la peinture surréaliste ou à un imaginaire lié à l’image comme transformation de la perception. Or la peinture, je crois, n’est pas du côté de l’image mais d’un travail de pensée, de tracé où l’inconscient a sa part, dans l’espace et le temps, de l’énergie du corps, avec une palette de couleurs et de lumière. Sa vocation est spirituelle et l’imaginaire est souvent dénoncé par les peintres comme un obstacle à la justesse du regard pictural.

Je ne relie pas l’œuvre de Bachelard à la nature, dans une problématique écologique, mais poétique, littéraire et artistique. Il y a une forme d’alchimie du verbe chez Bachelard qui invente des chemins de sens entre la matière et l’inconscient. Dans les textes cités ici, une sorte d’intimité se crée à leur lecture, on interprète, on reconnaît, les références multiples dessinent une cartographie poétique des sensibilités. C’est, me semble t’il, le mérite de la recherche de Bachelard, de proposer une amorce de psychanalyse des éléments primitifs qui peuvent être mis en relation avec les premiers contacts tactiles, sensitifs, de notre petite enfance.

Oui relire Bachelard peut être toujours d’actualité, pour réveiller les constellations poétiques qui irriguent souterrainement nos lieux de vie et nous-mêmes, habitants des livres et amoureux des êtres et des arbres, acteurs incessants des matières nourricières et d’autres plus réfractaires.
Je ne pense pas que les nouvelles générations soient « hors-sol », même à l’ère du virtuel et de l’inflation des images. L’être humain urbain, même « séparé », aura toujours besoin de poser ses pieds nus sur le sable, de s’allonger dans l’herbe, de sentir le friselis du vent et le parfum des forêts… La nature en lui est poésie et s’il ne l’entend plus, j’espère qu’elle saura le lui rappeler.

Marie Alloy, peintre, graveur

Nouvelle contribution : Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi est un traducteur, écrivain et poète marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980. Il s'est exilé en France en 1985. Il reçoit le Prix Goncourt de la Poésie le 1er décembre 2009. (source wikipédia)
plus d'informations sur le site Abdellatif Laâbi http://www.laabi.net/index.html

Ma vie avec Bachelard

J’ai découvert l’œuvre de Bachelard quand j’étais à l’Université de Rabat  aux débuts des années soixante, et ce grâce à mon professeur de lettres Gabriel Bounoure qui a été d’ailleurs le lecteur plus qu’attentif de mes premiers textes. Quel privilège pour moi d’avoir été accompagné à mes débuts par l’auteur de « Marelles sur le parvis », ouvrage exceptionnel  de critique littéraire, consacré surtout à la poésie, que je relis régulièrement. En me replongeant un peu dans l’œuvre de Bachelard pour répondre aux questions qui me sont posées, je tombe sur un passage de « La poétique de la rêverie » où l’auteur cite justement Gabriel Bounoure écrivant à propos d’Edmond Jabès ce qui suit : « Le poète sait qu’une vie violente, rebelle, sexuelle, analogique se déploie dans l’écriture et l’articulation. Aux consonnes qui déclinent la structure masculine du vocable se marient les nuances changeantes, les colorations fines et nuancées des féminines voyelles. Les mots sont sexués comme nous et comme nous membres du Logos. Comme nous ils cherchent leur accomplissement dans un royaume de vérité ; leurs  rébellions, leurs nostalgies, leurs affinités, leurs tendances sont comme les nôtres aimantées par l’archétype de l’Androgyne.»

Plus tard, c’est pendant mon incarcération que j’ai ressenti le besoin de relire Bachelard. Des ouvrages comme celui que j’ai cité précédemment ou bien « La poétique de l’espace » m’ont encore plus parlé de l’intérieur. Il m’a semblé, paradoxalement, que seul un prisonnier pouvait réellement saisir ce que l’auteur s’évertuait à démontrer. En tout cas, la parole de Bachelard a résonné en moi à cette époque beaucoup plus fortement  que dans la période de sa découverte. Un homme privé de sa liberté, et un poète de surcroît ne pouvait qu’être pris à la gorge en lisant ceci, par exemple : « Un grand vers… sanctionne  l’imprésivibilité de la parole. Rendre imprévisible la parole n’est-il pas un apprentissage de la liberté ? Quel charme l’imagination poétique trouve à se jouer des censures ! Jadis, les Arts poétiques codifiaient les licences. Mais la poésie contemporaine a mis la liberté dans le corps même du langage. La poésie apparaît alors comme un phénomène de la liberté. »

Comme pour les « examens de santé littéraire » auxquels je me prête à peu près tous les dix ans, il m’arrive  ayant horreur de l’accumulation, de faire le grand ménage dans ma bibliothèque. Que de livres qui ont fait partie de mes classiques à telle ou telle époque ont été ainsi éliminés sans grand état d’âme ! Les œuvres de Bachelard, elles, ont toujours survécu. Les ayant réouverts ces jours-ci, je découvre imprimé sur telle ou telle page, le tampon de l’Administration pénitentiaire (Maison centrale de Kénitra) ! Et je me dis que dans la vie, il y a de ces expériences marquantes qui nous accompagnent jusqu’au bout. Douloureuses ou heureuses, elles finissent par se confondre et former la trame de notre sensibilité, de notre vigilance, de notre façon d’être, et d’être dans le monde des vivants. Dans cette trame, l’œuvre de Bachelard est pour moi un fil précieux, un fil natif comme aurait dit ma mère, la brodeuse.

Abdellatif Laâbi
Créteil, avril 2010

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